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n ous devons mieux comprendre la complexité de l’Afrique

Ancien directeur de l’AFD, Jean-Michel Severino dirige les fonds d’investissements d’I&P. Il plaide
pour une approche moins simpliste de l’Afrique, tournée vers ses entrepreneurs.
Question à Monsieur Sévérino: Vous êtes un des auteurs du rapport sur le partenariat France-Afrique. Ses recommandations peuvent-elles se traduire dans les faits ?
La France a-t-elle aujourd’hui les moyens de ses ambitions en Afrique ?

Je dirais que la France, aujourd’hui, ne se donne pas les moyens de l’ambition qu’elle devrait avoir sur le continent africain. C’est le constat de notre rapport. Elle doit prendre conscience de l’enjeu. Un chiffre mérite d’être rappelé : durant la décennie 2000, la France a divisé par deux sa part de marché
en Afrique. Dans le même temps, ses exportations ont doublé de volume. Pourquoi ?

Parce que la demande adressée par l’Afrique subsaharienne – on ne parle ici que de cette zone – au reste du monde a augmenté pendant cette même décennie de 16 % par an.

Certes, il s’est créé en France 150 000 emplois directement liés aux exportations vers l’Afrique. Mais sur la base de ce que nous anticipons, en termes de croissance africaine, la France pourrait créer 450 000 emplois sur son territoire !

Nous avons dit au ministre de l’Économie de l’époque, Pierre Moscovici : il n’existe aucune politique publique en France susceptible de créer 450 000 emplois.
Aucune ! Sa seule chance est le commerce avec l’Afrique.
Alors, maintenant, on peut choisir de dire : « Non, nous voulons faire du business en Asie, aux États-Unis, etc. ». Je fais partie de ceux qui jugent qu’aucune zone géographique du monde n’est aussi susceptible de fournir autant d’emplois.
Tout simplement, parce qu’aucune ne combine ces deux caractéristiques de proximité géographique et culturelle et de croissance rapide. En 2050, il y aura 500 millions de francophones en Afrique ! C’est, pour nous, pour ainsi dire, un marché quasiment acquis. Comme du reste, pour les Belges, les
Canadiens, qui vont bien sûr en profiter.
En 2050, le PIB de l’Afrique subsaharienne sera celui de la Chine aujourd’hui ! La France va connaître ce même niveau d’impact. Pour arriver à bénéficier de cette croissance économique, elle doit d’abord mettre en compétitivité son économie, déployer les efforts de commerce extérieur vers le continent africain et annuler des décisions absurdes, qui ont été prises dans les années 2000. En général, les pouvoirs publics se sont complètement désintéressés de l’Afrique !

À un point qui nous a mis en colère dans ce rapport. Par exemple, la politique des visas et des bourses est hallucinante et folle ! Nous avons entendu des hauts fonctionnaires nous expliquer que l’Afrique n’est pas prioritaire en ce qui concerne le renforcement des capacités des consulats français. Pour qui connaît les longues queues, par 40° degrés à l’ombre devant l’entrée des consulats,
le parcours humiliant que connaissent les Africains, aussi bien dans nos consulats qu’à Roissy, cette analyse est impensable !